L'histoire des Yéniches en Suisse jusqu'au début du 20ème siècle

Avant 1848 : Rejet et persécutions
On trouve des traces qui indiquent la présence de groupes Yéniches en Suisse dès le 15ème siècle. Les temps qui suivent sont marqués par les expulsions et les persécutions qui ne faiblissent pas avant la fin du 18ème siècle. Ils sont régulièrement chassés d’un canton à l’autre. Parfois, ils sont marqués et expulsés hors de la Suisse, et ceux qui sont repris sont exécutés. Ce système de marquage nécessite la création de registres. C’est le début d’un système de contrôle étatique qui ne cessera de s’étendre et de gagner en précision. Les nomades sont de plus en plus interpellés, fichés et internés.
A la diète de 1574 à Baden, une politique d’extermination est décidée et « l’autorité fédérale ordonna donc que chaque canton prenne les mesures nécessaires pour éliminer ces gens. ». Dans les faits, les autorités laissent souvent en vie les Gens du Voyage qu’ils arrêtent et les vendent aux galères de France, de Gènes ou d’ailleurs.
Ils vivent entre autre du colportage, de la vannerie, du remoulage et de la musique. Ils optent pour les régions avec une mentalité plus traditionnelle ou avec une clientèle dotée de plus de ressources. Quand ils voyagent, ils  le font à pied, en marge des agglomérations. Ils sont souvent chassés d’un canton à l’autre et leur trajet suit donc les frontières cantonales. Pour échapper aux persécutions, ils séjournent dans des abris sommaires hors des localités, dans les forêts, les marais ou les montagnes.
L’arrivée de Napoléon en Suisse à la fin du 18ème siècle marque une légère amélioration de leur condition de vie. Cependant, au cours du 19ème siècle, la situation des Yéniches est très difficile. Par leurs professions, ils sont touchés fortement par les crises frumentaires de 1818 et 1847. Bien qu’il n’y ait plus d’exécutions, la multiplication du nombre de policiers leur complique la vie. Des enfants sont déjà enlevés pour les rendre conformes aux valeurs sédentaires.

De 1848 a 1926 : Entre exclusion et assimilation forcée
La Suisse moderne naît en 1848. Cette date marque pour les Yéniches l’entrée dans une aire de contrôle social à l’échelle nationale. Contrôle dans le sens d’observer, mais aussi d’influer les conduites.
A cette époque, ils ne sont pas les seules personnes en Suisse sans lieu d’origine. Ils sont des «Heimatlos», des «apatrides» parmi d’autres: travailleurs journaliers, vagabonds, personnes jetées sur la route par la misère. La loi fédérale de 1850 sur l’intégration aux cantons des apatrides leur offre la citoyenneté et une présence légale. Ils sont naturalisés dans le canton et la commune où ils passent l’hiver, acquièrent la citoyenneté Suisse et l’exercice des droits que celle-ci offre. Les enfants doivent bénéficier d’un enseignement scolaire et religieux. L’application de cette loi provoque des résistances : certaines communes qui n’en veulent pas comme citoyens les «donnent» à d’autres en ajoutant de l’argent, d’autres communes choisissent de les déporter hors de l’Europe, d’autres encore s’opposent à leur naturalisation en recourant au Tribunal Fédéral. Certains voyageurs devront attendre jusqu’en 1916 pour obtenir la citoyenneté.

L’existence légale que leur offre la loi de 1850 permet à l’Etat de mettre en place une politique nationale d’assimilation forcée des apatrides. Cette politique se matérialise à travers d’autres décisions. La nouvelle constitution de la Suisse permet la libre circulation des citoyens entre les cantons, mais les nomades vont au contraire voire leurs possibilités de mouvement diminuer. En effet, la loi restreint leurs déplacements. Elle distingue les vagabonds des professionnels itinérants. Ceux-ci peuvent continuer à se déplacer pour travailler, mais on leur interdit d’être avec leurs enfants lorsqu’ils pratiquent leurs métiers itinérants. Les attributions aux communes couplées aux restrictions de déplacement séparent des familles et des mariages sont interdits. Il est de plus en plus difficile de vivre du colportage. Les Yéniches inventent des stratégies pour vivre dans ce nouveau contexte : « les structures familiales yéniches faisaient preuve de flexibilité : les enfants étaient confiés provisoirement à d’autres membres de la famille, le cercle familial vivant sous le même toit s’élargissait ou diminuait. »
Les Gens du voyage sont de plus en plus en plus souvent mis sous tutelle ou internés dans des institutions sociales et pédagogiques : A la fin du 19éme siècle, le nomadisme est vu comme une déviance, une pathologie sociale ou psychiatrique. La Suisse ferme ses frontières aux nomades étrangers en 1906 et cette situation se perpétuera jusqu’en 1972. Cette décision marque une rupture avec le passé. En effet, la confédération avait répondu négativement à une requête du canton d’Uri dans ce sens en 1872 : « Le Département de Justice et Police dit que des mesures prises « contre des groupes entiers de personnes» sont « en contradiction avec le principe de la libre circulation des individus reconnus partout».
Cette époque est marquée par une hausse de la pauvreté en Suisse, et les nomades subissent fortement ce phénomène. Ils sont très présents dans la région de Zürich, peuplée d’une clientèle plus nombreuse et plus riche qu’ailleurs.
Il y a de moins en moins d’espaces peu contrôlés en marge des agglomérations, et ils font donc face à une exclusion spatiale qui ne cessera de s’intensifier.
Au tournant du siècle, les premiers chars à chevaux font leur apparition et commencent à remplacer les charrettes à bras. En 1906, une loi leur interdit de voyager en train et en bateau à vapeur, interdiction qui sera levée pendant la deuxième guerre mondiale.

Le procès verbal d’un interrogatoire mené par la police de Neuchâtel en 1843:
« D(emande) : Où il a été depuis le 8 mai dernier?
R(éponse) : Que déjà ce même jour il a été arrêté par des gendarmes vaudois et fribourgeois ; ainsi que la famille Waible, et qu’on les a fait coucher à Coudrefin.
D. Ce qu’il est devenu le lendemain ?
R. Que les gendarmes l’ont conduit en bateau sur le territoire bernois à travers la Broie ; qu’il est allé sur le grand marais, ayant de l’eau jusqu’à la ceinture ; qu’il a du faire 6 voyages successifs d’une demi lieue pour porter sur son dos chacun de ces enfants à travers les eaux qui recouvraient le marais.
D. D’où ils ont couché cette seconde nuit ?
R. Sur le marais ; qu’étant tout mouillés, qu’ils ont fait du feu pour se sécher, mais que déjà le même soir un gendarme bernois est revenu à 4 heures du matin pour leur donner l’ordre de partir, ne pouvant les conduire lui-même, vu la quantité d’eau qu’il avait sur les marais, qu’alors ils se sont dirigés du côté de Chiètres, et qu’ils ont couché dans le grand marais sur le territoire fribourgeois.
D. Ce qui leur est survenu le quatrième jour ?
R. Que les gendarmes de Chiètres sont arrivés de grand matin et les ont refoulés sur le marais bernois ; qu’ils y sont restés jusqu’à la nuit, n’ayant rien à manger ; et qu’ils ont profités de l’obscurité pour se diriger du côté de Laupen, où ils ont couché dans une forêt.
D. De ce qu’il se rappelle du cinquième jour ?
R. Que comme il faisait mauvais temps, que son enfant était malade, et que lui-même était indisposé, il est resté deux jours à la même place, que là Waible et sa famille l’ont quitté pour aller plus loin.
D. De ce qu’il est devenu le huitième jour ?
R. Qu’un gendarme fribourgeois l’a arrêté et reconduit sur la frontière du côté de Chiètres ; qu’il s’est rendu à Chiètres, pour y consulter un médecin au sujet de son enfant ; et que comme il revenait, le gendarme l’a de nouveau arrêté et reconduit avec sa famille sur les marais bernois ; qu’ils y sont couchés jusqu’à peu près de minuit, et qu’ensuite ils se sont dirigés du côté d’une foret non loin d’Anet.
D. Ce qu’il a fait ce neuvième jour (17 mai) ? 25
R. Qu’il a pu rester pendant plusieurs jours dans les forêts.
D. De quoi il vivait pendant ce temps ?
R. Du produit de quelques paniers qu’il faisait et que sa femme allait vendre dans les villages, tout en demandant des pommes de terre et du lait des paysans.»